CULTURE A CHLEF - EL ASNAM -

CULTURE A CHLEF - EL ASNAM -

Le célèbbre inconnu... extrait...acte 7: Le recueillement
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Acte 7 : Le recueillement

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Nous décidâmes, mon ami et moi, de finir nos boissons et de sortir marcher à l’ombre des ficus qui ornaient les rues principales de la ville. Ces arbres étaient bien entretenus par les ouvriers de la municipalité, leur feuillage était sculpté en formes de carrés sur des troncs solides et droits, ils étaient arrosés à la fin de chaque jour.
La rumeur de la capture et de l’éventuelle exécution de Bou Ar’Aara fit vite une grosse tache d’huile dans la ville et ses alentours. Les soldats et les spahis qui collaboraient avec eux se réjouissaient de la nouvelle et l’exprimaient par des rires euphoriques et des chants nonchalants qu’on entendait après leurs passages agités. Les arabes quant à eux espéraient un dénouement plus glorieux pour cet homme légendaire qui faisait une fierté sous leurs toits. Ils étaient déçus par cette fin tragique et regrettaient beaucoup le mauvais sort de ce héros déchu. Mais ils n’osaient guère exprimer leur tristesse ouvertement, ils étouffaient leur colère et leur déception dans leurs torses silencieux, de peur de subir la mauvaise réaction des européens.
-« Est-ce qu’ils vont le juger ici au tribunal d’Orléansville ? », dis je à mon ami en marchant le long de la rue d’Isly, les travailleurs de la commune se chargeaient de décorer l’artère avec des drapeaux tricolores français, et avec des images qu’ils collaient aux murs mentionnant des slogans qui scandaient la république et la liberté.
Le kiosque de la place public était lui aussi orné de fanions, de fleurs, de guirlandes multicolores et de feuilles de palmier pour fêter la fin de la guerre. Il y aura les officiels de la ville, les notables arabes, les caïds et le public mondain d’Orléansville pour célébrer ces cérémonies. Ils danseront les soirs d’été à la musique de la fanfare et aux airs de leurs musiciens avec leurs instruments bizarres qui émettent des sons magnifiques qui charment l’ouie et touchent l’émoi.
-« Le maire a dit que Mamar va être jugé ici dans le tribunal d’Orléansville, il ajouta q’un magistrat affrété d’Alger est déjà en route justement pour cet effet », me dit Alexander qui savait que les français voulaient juger cette affaire par un tribunal local comme un fait divers notoire, ils évitaient d’ébruiter l’événement et de lui donner une ampleur politique. Il savait aussi que les autorités voulaient que le jugement de Bou Ar’Aara soit sans la moindre pitié, et que la peine capitale soit la meilleure résolution. Ce serait un exemple pour tous les indigènes qui tenteraient d’enfreindre la loi et de se révolter, comme dans certaines insurrections connues pendant l’enrôlement des jeunes dans les rangs de l’armée française pendant la guerre, ou comme d’autres émeutes entreprises par un mouvement de colons anarchistes qui désobéissaient au nouveau système républicain.
-« Est ce qu’ils vont vraiment l’exécuter, ou bien vont-ils avoir la clémence de le gracier comme les prisonniers dont la libération fait l’objet de rumeurs et de timides chuchotis ? », demandai je avec peine, cherchant un moindre espoir qui pourrait reposer les tourments du mal que je partage avec cet homme malheureux.
-« En effet, le maire déclara qu’un bon nombre de détenus allaient être graciés, bénéficiant de l’amnistie accordée par le gouvernement à l’occasion de l’armistice en Europe. Mais il avoua clairement que ce n’était malheureusement pas le cas de Bou Ar’Aara », m’informa l’ami, en prenant place dans un banc de la place public, un banc métallique avec un siège en bois confortable après une marche entre les rues sous le soleil luisant.
-« Un officier annonça ouvertement que ce tribunal ne fera que répéter les discours des assises précédentes, et qu’il finira par prononcer la sentence déjà proclamée lors des séances où l’inculpé était toujours absent », ajouta l’ami en se penchant sur son petit carnet, sans doute pour se rappeler des points qu’il devrait me raconter, après son entretien avec les gouverneurs de la ville ce matin.
-« Un soldat de teint basané tel un arabe gronda fortement que Bou Ar’Aara est passible de la peine capitale, il mérite la mort, dit-il, ses compatriotes respirent la joie après son arrestation, après la terreur et la peur qu’il a semées dans toute la région », me dit Alexander avec une franchise douloureuse de son rapport noté dans son calepin.
-« Mais Bou Ar’Aara n’est pas seulement un homme, il représente le vœu et l’espoir de toute une nation », relançai je presque sournoisement.
Des écoliers passants dans la place public se faisaient remarquer par leurs cris vivaces et joyeux. « Vivent les vacances », disaient les uns en s’esclaffant, insouciants des événements qui touchaient la ville et des changements qui s’effectuaient dans le monde par ce début d’été. Le bruit de leur chahut fit des échos gais dans toute la ville, vide comme toujours, par cette heure d’après midi chaude.
-« Mamar n’est pas un homme qu’il faut punir comme le commun des bandits, sa rébellion est un symbole d’éveil chez la population ignorante et complètement déshéritée. Les Français sont dans la phase du progrès et de l’épanouissement de la région, l’ère de la résistance est bien révolue. Pour eux Mamar est un obstacle qu’il faut urgemment éliminer. », Dit mon compagnon dés que les enfants disparurent avec leurs cris juvéniles répandus partout dans la ville.
-« Oui, Mamar mérite mieux que le silence et l’inertie de cette population meurtrie », dis je avec le même ton sournois.
Alexander m’apprit que l’armistice ne devait être signée en Europe que quelques mois après, le temps de discuter des nouvelles frontières et de dresser de nouvelles lois. Mais rien ne les empêchait de fêter la victoire pendant tout l’été avant de commencer l’écriture des pages d’une toute nouvelle histoire. Les pays européens sortent d’une grande guerre, ils sont presque des états anéantis qu’il faut reconstruire de nouveau, ils ont bien besoin de l’assistance des colonies nouvellement conquises pour résoudre les crises critiques qu’ils vivent et subvenir aux demandes de la relance économique et sociale. Donc, la fin de la guerre et l’armistice en Europe n’explique pas la liberté des autochtones en Algérie, ils seront plus exploités et les injustices seront plus cruelles qu’avant. Je pensais alors que Maamar n’était qu’une épopée minime et intempestive par rapport aux enjeux historiques du monde, une légende vouée à l’oubli à cause de son incompatibilité avec l’actualité d’un présent aux droits inéquitables.

-« Je suis maître du silence,

Il parlera quand je me tais
Et décrira l’âme ameutée,
Il rira bien quand je me pleure
Et prendra vie quand je me meure. »

-« Je suis un roi dans un pays peuplé de solitude,

Elle tient ma main en bonne amie
Parmi la foule des cœurs soumis,
Elle posera sa corde autour
Du rêve pondu de mes amours. »

-« Je suis grand dans une contrée de rêves nains,

Ils passeront comme d’habitude
En courtoisie tel un prélude,
Et s’en iront laissant le soin
Au feu de mettre sa langue au foin. »

-« Je suis mythe dans un conte sans aucune fée,

Elle honte mon jour et lève ma nuit
Jusqu’au soleil de l’aube qui suit,
Elle vole des ailes que je dois suivre
Avant l’oubli d’une joie à vivre. »

-« Je suis rebelle parmi une peuplade de gens soumis à l’injuste raison,

Ils mordent et mâchent pour avaler
Le fruit amer d’une vie salée,
Ils lèchent le sol et ils mouchardent
L’ami absent qui les regarde. »

-« Je suis artiste dans la toile d’une légende oubliée,

Elle chante et peint et joue des tours
Aux ignorants à l’œil sourd,
Elle brode des fresques et des poèmes
Fleuris de rimes que le vent sème. »

Alexander m’invita à partager son repas au restaurant de l’hôtel des voyageurs, j’acceptai volontairement son invitation en vidant le banc de la place public pour nous rendre au restaurant situé à l’ouest du boulevard du nord. Nous marchâmes le long de ce boulevard à la chaussée de terre poudreuse, avec ses trottoirs ombrés de caroubiers denses qui captaient les rayons du soleil chaud de ce début d’après-midi de juin. Le marché couvert avec son architecture gracieuse marquait une touche somptueuse à coté de l’image des constructions tristes et laides de la caserne avec sa muraille de pierres lourdes et son teint grisâtre et vieillot, du tribunal de style acerbe et satirique, et de la prison qui le touche, émergeant du sol comme un roc sinistre, épouvantable et sincèrement déplaisant.
Le repas servi par un garçon de salle avec souplesse et hardiesse était copieux, léger et bien adapté à la saison chaude. La salle du restaurant presque vide était large et propre avec des tables bien rangées, couvertes de nappes blanches avec de fines broderies aux coins. Des couverts somptueux étaient déjà déposés attendant la clientèle du soir, avec des torchons bien roulés dans des verres de forme étrangement magistrale. Des cuillères, des fourchettes et des couteaux métalliques brillants indiquaient le bon service et l’excellente nourriture que les passagers devaient déguster avec art et belle manière. Nous étions sûrement les derniers clients retardataires, car l’heure du déjeuner était bien passée.
Alexander me déclara sa décision de rester suivre l’affaire de Mamar jusqu’à sa fin. Il décida d’ajourner l’enquête pour laquelle il était normalement venu à la Dahra. C’était l’affaire du vol d’objets d’art et d’histoire exercé dans la région et dans tous le pays. Ces objets valeureux étaient acheminés vers les musées de France et d’Europe par le petit port de Ténès. Mon compagnon m’avoua que c’était la violation de l’histoire de toute l’humanité, et la déformation de la richesse patrimoniale, culturelle et identitaire des Algériens. Il m’expliqua que les générations futures devront se rendre à Paris pour comprendre l’histoire de l’Algérie. D’après lui certains administrateurs de haut rang sont impliqués dans cette contrebande illicite, profitant de l’ignorance et du désintéressement des autochtones pour gagner des fortunes d’argent.
-« Des violations pareilles ne devaient sûrement pas exister si tout le monde agissait comme Bou Ar’Aara », répondis je à Alexander en finissant mon repas que je pris à la main, ne sachant pas l’emploi des outils en métal brillants.
-« Je partage ton avis, et c’est pour cette raison que je voudrais connaître le dénouement de cette histoire de rébellion unique en son temps », reprit il avant d’appeler le serveur pour payer l’addition de ce repas confortant.
Le propriétaire du restaurant vint en personne avec une sous-tasse dans laquelle il y avait un billet mentionnant le prix à débourser. Le monsieur était un jeune colon présentable et trop élégant
-« Le magistrat qui s’occupe de l’affaire de Bou Ar’Aara est déjà à l’hôtel, l’avocat désigné d’office pour la défense de ce brigand est arrivé avec lui », dit le monsieur qui semblait attentif à notre discours depuis son petit comptoir à quelques pas de notre table.
-« Beaucoup de nos aimables clients ont souffert de sa terreur et de son hostilité », ajouta-t-il avec un soupire de soulagement.
-« Que la justice soit bien rendue », fit Alexander en étalant sa monnaie après avoir déchiffré le contenu du billet.
-« J’espère que la justice lui appliquera l’extrême punition », conclut le monsieur avec un large sourire de satisfaction.
Un groupe de soldats bien tenus étaient attroupés à l’entrée de l’hôtel pour escorter et assurer la sécurité du juge et de l’avocat dépêchés d’Alger. Je pus apercevoir du monde dans le hall de cet établissement luxuriant. Alexander proposa de rester pour avoir un entretien avec ces hommes de loi, alors que moi je décidai de rendre visite à mon ami l’imam à la mosquée de la ville, pour me nourrir de ses connaissances et me reposer l’esprit avec son discours sagement raisonnable et plein de piété.
L’imam m’informa que les autorités d’Orléansville l’ont convoqué pour assister au procès de Bou Ar’Aara qui aura lieu demain matin.
-« Les Français veulent finir rapidement avec l’affaire de ce rebelle gênant », me confia-t-il franchement.
-« Ils ne veulent en aucun cas prendre le risque de le laisser vivant, ils savent bien qu’il pourrait les déjouer et s’enfuir de nouveau », précisa l’imam, peiné lui aussi du mauvais sort de cet humble baroudeur.
-« Effectivement, vivant il constitue toujours un danger que les Français n’aiment pas du tout courir. Et puis, si Maamar arrive à s’échapper de leurs mains ce sera l’humiliation pour eux aux yeux de la population des arabes et l’avilissement devant leurs chefs hiérarchiques », ajoutai je dans une logique évidente mais dure à admettre pour l’imam comme pour moi.
-« Tu as bien raison poète, les Français ne seront pas cléments avec Maamar. Que le bon Dieu l’assiste dans cette pénible épreuve, que Dieu nous aide à accepter nos peines et supporter nos malheurs avec patience et bonne sérénité », conclut l’imam après que le muezzin eut appelé les fidèles croyants pour la prière de l’après midi.
Les présents pour la prière étaient d’un nombre considérable, le climat à la mosquée sentait la tristesse que l’on éprouve lors des recueillements à la mémoire de l’absent.
Nous accomplîmes la prière ensemble, droitement alignés derrière l’imam, tous comme un seul cœur, portant les plaies d’un seul mal d’une peine que nous partagions communément dans un silence de pure piété.

-« Je me dévoue et me recueille
Pendant la joie et le grand deuil,
J’accepte le don offert des cieux
Amer qu’il soit ou délicieux. »

-« Je prie ma foi en ce midi
Que l’âme ira au paradis,
Et pose ma vie entièrement
Entre les mains du Dieu clément. »

-« Je compte les boules du chapelet
Avec le cœur trop esseulé,
Et plie mes jambes sur le tapis
Parmi des hommes tous accroupis. »

-« J’incline le dos pour souligner
Mon front à terre dans la lignée,
Mon obédience au grand seigneur
Pour le pardon de mes erreurs. »

-« Je vole sur l’aile d’un ange passant
Sur mon épaule en l’embrassant,
Ayant l’espoir qu’il va prêcher
Pour effacer tous mes péchés. »

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