CULTURE A CHLEF - EL ASNAM -

CULTURE A CHLEF - EL ASNAM -

Le célèbre inconnu... Bou Ar'Aara
Abdelkader Guerine

Acte 8 : La guillotine

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La ville était effervescente en cette fin de journée, des compagnies de soldats sont arrivées des autres villes du pays pour soutenir les militaires d’Orléansville afin d’assurer le bon déroulement du procès de Bou Ar’Aara. Les Français savaient que les Arabes étaient mécontents, ils avaient peur que cet événement puisse générer des emportements ou des dépassements de leurs règles au sein de la population autochtone imprévisible malgré sa soumission.
-« Les Français savent que dans chaque cœur de nos frères arabes sommeille un Bou Ar’Aara », me dit l’imam en nous quittant après quelques pas ensemble en dehors de la mosquée.
Le soleil s’apprêtait à se coucher, une lueur rougeâtre teint les gros immeubles de la rue d’Isly, une brise d’air chaud soufflait sur cette rue que je longeais de l’ouest pour aller à la rencontre d’Alexander qui devait sûrement m’attendre à La Rotonde. J’ai remarqué la présence d’un nombre important d’indigènes en ville, j’ai pensé qu’Orléansville permettait quelques indulgences pour l’occasion des ces jours de fêtes. Un jeune pâtre arabe assis au coin du jardin attira mon attention avec sa flûte rustique qui émettait des airs tristes dans les pensées de ma tête peinée.
Je trouvai L’ami anglais assis à une table dans la terrasse de La Rotonde, plongé dans la lecture du journal du jour, sans doute récemment parvenu par la messagerie.
-« J’ai préféré m’asseoir dehors, c’est meilleur que l’atmosphère étouffante de l’intérieur du café », me dit Alexander après le rituel du salam.
J’ai senti sa main très chaude dans la mienne en le saluant, son visage était pâle et ses paupières me semblèrent lourdes sur ses yeux rougis. Son front imbibé de grosses suées indiquait qu’Alexander était las et fiévreux.
-« J’aurai le bon repos quand je saurai la fin exacte de l’histoire de Mamar », me dit il lorsque je lui fit la remarque sur son état et sa mauvaise forme apparente.
-« Ce n’est plus un article que je voudrais écrire sur ce personnage, mais c’est bien un livre, tous les ingrédients sont là pour développer des récits qui témoigneront de l’injuste loi des hommes », reprit le journaliste avec un air serein malgré la fatigue causée par les efforts de ces derniers jours, sans repos ni sommeil constant.
Alexander m’informa que ni le juge ni l’avocat qui l’accompagnait ne voulaient se prononcer sur l’affaire de Mamar, ils ne voulaient pas commencer à parler de ce procès avant son temps, avant que les intéressés ne soient tous présents. Je sus aussi par mon compagnon que le procès débutera demain matin, et que quelques hommes importants avaient le droit d’accès à la cour. Il m’apprit qu’il était invité en tant que journaliste pour couvrir l’audience de cette affaire, il ajouta que le magistrat était étonné de voir un journaliste anglais suivre les faits d’un délit dans la Dahra. Je fis les pas jusqu’à l’hôtel avec mon ami après une courte discussion sans aucune bonne nouvelle. Je sentis son besoin pour du repos et la nécessité d’avoir un gros sommeil afin d’affronter la journée de demain qui s’annonçait chargée d’activités. Je compris que, bien qu’Alexander paraissait en bonne posture, son age avancé le rendait incapable de fournir tant d’efforts et d’absorber tant de mauvaises surprises par ce climat lourd et cette chaleur qui devenait de plus en plus accablante.
Je décidai de me rendre à la Bocca pour passer la nuit chez mon ami Ali, et rencontrer mon âne à qui je devais sûrement manquer terriblement.
Ali était exténué après avoir passé toute la journée au souk de Sendjas, mais satisfait d’avoir vendu toutes ses poteries dans ce marché influencé par les nomades du sud de la région. Il était au courant du jugement de Maamar qui aura lieu demain, le souk n’était pas seulement un lieu de marchandage, c’était aussi un espace de circulation d’actualités et de nouvelles informations. Nos causeries furent brèves autour de l’habituel thé, avec cette fois des dattes et des figues sèches qu’Ali prit soin de ramener de Sendjas. Nous prîmes le dîner à la chandelle, je compris que le potier faisait l’économie du carburant servant à allumer le quinquet.
Après la prière du soir, je confie à Ali mon désir de dormir dans la basse-cour à cause de la chaleur suffocante qui régnait sous le toit de sa petite boutique. Un tapis en osier fut généreusement déroulé en ma faveur au milieu de cette cour spacieuse. L’âne, accroupi sous le dense figuier, se mit sur ses quatre pattes et haussa ses longues oreilles dés qu’il m’aperçut de loin.
Je m’étais allongé sur le tapis large à quelques pas de la bête, mon couffin sous ma tête, ma canne et mon chapeau de paille reposaient à mon coté, observant les étoiles luisantes dans le vaste ciel, semées partout autour d’une lune claire dans la rondeur de sa robe majestueusement inclinée. De l’air tiède enveloppait l’atmosphère de la nuit silencieuse, froissée par les crapauds qui coassaient en chœurs dans les marres de oued Tsighaout plus bas.
Je fermai les yeux et sombrai dans un rêve où je vis le jeune pâtre indigène avec sa flûte rustique, j’entendais toujours les échos tristes émis avec un souffle pleureur qui provoqua ma mélancolie.

-« La flûte enchante et adoucit
Ma tête remplie de grands soucis,
Avec ses notes en vagues roulées
Dessous les pas de ma foulée. »

-« La flûte écrase et démolit
Ma chair qui garde mon cœur poli,
Avec ses pleurs pour me noyer
Le corps errant sans un foyer. »

-« La flûte résonne à l’oreiller
Où mes frissons sont bien choyés,
Avec ses mains aux doigts blessés
Qui savent griffer et caresser. »

-« La flûte retient mes grosses larmes
Avec ses airs pleureurs qui charment
Mes jours qui suivent sans fantaisie
Des nuits aveugles sans poésie. »

Je m’éveillai furtivement, alerté par le son du clairon militaire qui retentit à la Bocca à l’aube de cette matinée chaude avant même que le soleil ne soit levé. Des hommes frappaient bruyamment aux portes et demandaient aux habitants de sortir de chez eux. Des voix s’élevaient nerveusement en arabe, obligeant les gens de se rassembler dehors, je devinai alors qu’il y avait des Spahis parmi ces soldats matinaux. Ali vint vite de sa maison pour me prévenir que les Français rassemblaient toute la population pour la conduire à Orléansville.
Nous sortîmes hâtivement dans la rue parmi la foule des indigènes infortunés, pressés et conduits de force jusqu’à la place public sous les moqueries des soldats qui corrigeaient violemment les retardataires dans cette marche vers les ténèbres d’un jour pourtant printanier. Des hommes, des femmes, enfants, jeunes et vieillards furent sommés de se réunir dans cette place joliment décorée pour les fêtes nocturnes célébrant l’armistice en Europe. Je remarquai Mohamed Choumène déguisé en mendiant parmi cette foule d’indigènes attristés.
Telle ne fut ma surprise mauvaise et mon choc grand en voyant cette machine installée sur une estrade en bois sous le premier caroubier au coin de la place J’entendis les prières sournoises des uns et les pleurs étouffés des autres parmi la foule des pauvres indigènes. Ils avaient vite compris l’objet de leur présence ainsi que le malheureux destin qui attendait Bou Ar’Aara, tous alarmés à la vue de cette machine à donner la mort. Grise et sinistre avec une mine macabre à faire froid au dos, svelte et cruelle avec son air à flairer le sang, giclé affreusement sur la surface de sa ferraille moisie dans son horrible solitude, une guillotine.

La guillotine rince
Le cou d’un rêve mince,
Avec sa lame de fer
Importée de l’enfer
Et son bruit assourdi
Au dos du paradis.

La guillotine brille
Au ciel d’une belle nuit,
Cirée en fine paille
Dans un lot de ferraille,
Debout telle une stèle
Dans une allure qui gèle.

La guillotine arrête
La vie portée en tête,
Avec l’instinct tracé
Dans une mémoire glacée,
Et du silence d’horreur
Des fins fonds de la peur.

La guillotine glisse
Entre des rails lisses,
Dans un chemin rebelle
Aux portes de l’éternel,
Ornée d’acier tranchant
Le temps d’un jour méchant.

La guillotine mord
Au choix du dernier sort,
Avec ses dents qui sondent
Un trou dans l’autre monde
Et ses entrailles qui broient
Les os tremblant d’effroi.

L’imam paraissait comme une tache non conforme au milieu des officiels occidentaux réunis devant le tribunal, enturbanné et enfoui dans une gandoura blanche couverte de son burnous royal qu’il portait aux grandes occasions seulement. La grande foule des paysans assis à plein le sol pouvait observer les magistrats pénétrer à l’intérieur de ce bâtiment monstrueux. Nous devions attendre sans bouger jusqu’à ce que la sentence réservée à Bou Ar’Aara soit bien connue. Je fus un peu étonné de ne pas voir Alexander parmi la gente des officiels. Ali, assis à mon coté, ne l’avait pas aperçu non plus. L’absence du journaliste rajouta des remords à mes peines pour Maamar, qui devait être conduit à la cour par une porte interne reliant la prison au tribunal.
Nous dûmes rester dans cette situation lassante sous le soleil battant jusqu’à l’heure de midi. Certains enfants pleuraient de soif et de faim, d’autres gens malades gémissaient de douleur, et bien d’autres gardaient le silence meurtri, effrayés, en observant la terrible machine froidement exposée à l’ombre du dense caroubier.
Les présents au tribunal commencèrent à sortir un à un avec leurs documents en main, l’imam était le dernier à quitter la salle avec sa tête baissée. Mon inquiétude s’accentua en remarquant qu’Alexander était toujours absent, il tenait énormément à suivre cette affaire jusqu’à sa fin. J’eus soudain peur qu’un grave malheur ne lui soit arrivé depuis hier soir, sachant qu’il était souffrant quand nous nous sommes quittés. Des soldats tiraient des coups de feu en l’air en guise de bonheur et de joie pour la sentence observée contre l’inculpé, d’autres plus excités criaient fortement « vive la justice !!! ».
Un militaire gradé s’approcha de la foule des paysans avec un papier à la main, suivi d’un arabe pour nous traduire ses paroles et d’une horde de soldats pour assurer sa protection. Le militaire exposait son discours à la population, interrompu par le traducteur qui nous déchiffrait le contenu en arabe par fragments. Nous comprîmes tous que Maamar a été condamné à la peine capitale, et qu’il allait être exécuté à la guillotine dans l’instant qui allait suivre. Le contenu du papier expliquait que ceci était le châtiment réservé à toute personne qui oserait enfreindre la loi de la république française. Un sentiment d’effroi traversa les cœurs des autochtones rassemblés dans la place public par ce matin maudit. Ils devaient assister à l’exécution de l’un de leur frère, celui qui savait exprimer leur colère et leur mécontentement, celui qui pouvait rehausser leur honneur et apaiser leur profond désarroi.
Peu de temps après ce discours affreux, des bourreaux cagoulés ramenèrent Mamaar jusqu’à la guillotine. Nous l’entendîmes répéter le dernier témoignage pour le grand seigneur, suivi de l’imam qui récitait des versets du sacré coran et clamait des louanges avec ses bras hautement levés. Des femmes pleuraient un effroyable chant en empêchant les enfants de regarder cette scène horrible, certains hommes aux âmes sensibles baissaient leurs têtes pour s’épargner la douleur de voir cette image épouvantable.
Je vis Mamaar accroupi, sa tête déposée dans le berceau de la machine, attendant l’ordre pour que le bourreau active la hache qui lui arrête la vie. L’ordre fut donné, le bourreau tira la barre pour libérer la lame qui glissa vite et coinça soudainement à la moitié de son chemin. Je pensai cependant aux paroles d’Alexander qui disait que si par miracle la guillotine ou bien la corde de pondaison ne fonctionne pas, cela serait l’ultime chance pour sauver un inculpé. Il m’expliqua que l’exécution par ces moyens ne se fait pas en deux tentatives, et que si la première est ratée le sujet passerait à un emprisonnement à perpétuité. C’est un droit international élu aux condamnés pour ces peines lourdes, me dit il au cours de nos dialogues. J’éprouvai un sentiment de soulagement bref et désespéré, car pour le cas de Bou Ar’Aara, il a fallu un deuxième essai, un changement de bourreau, un troisième essai, puis un quatrième pour que la guillotine atteigne son objectif, suivie des tirs des soldats et des cris apocalyptiques de la foules des indigènes frustrés et terrorisés.
Des gens s’évanouissaient et succombaient à terre comme des fruits trop mûrs, une femme enceinte ne put s’empêcher de mettre bas son enfant au milieu de la foule, couverte par de vieilles dames qui cachaient sa pudeur avec le sentiment du gêne et de l’embarras.
La foule des autochtones ahuris fut dispersée après l’exécution de Bou Ar’Aara, la grande partie des paysans quitta les lieux sans avoir eu le courage d’assister à l’enterrement de Mamaar, les gens avaient peur d’être reconnus comme proches ou amis de ce révolté même après son décès. Je fus présent à ce cortège funèbre, le corps inerte de ce héros enveloppé dans un tissu blanc était mis sur un chariot tiré par une jument, suivi de l’imam et de quelques croyants, longeant à pied le boulevard de nord vers la porte de Ténès dans une atmosphère tristement chaste, à destination du cimetière arabe situé à l’autre rive de Tsighaout, appelé communément le cimetière des pauvres.
L’enterrement fut bref et morose, sans l’émotion grandiose d’une vraie cérémonie funèbre, juste une dévotion religieuse avec une prière, un prêche rapide avant que l’imam ne conclût :
-« Nous sommes à Dieu et c’est à lui que nous retournerons », « Que le grand seigneur accueille ce pauvre serviteur dans son vaste paradis ».
-« Amin », répondirent les quelques présents, avant de disparaître chacun vers sa destinée.
Je revins à l’hôtel des voyageurs après l’enterrement de Maamar pour savoir les nouvelles de mon ami Alexander, son absence m’inquiétait énormément, le pressentiment d’un malheur me nouait la gorge et me pesait lourd dans le cœur. Le réceptionniste de l’hôtel confirma mes doutes en m’annonçant que le journaliste anglais était pris d’un gros malaise et que son état s’est sérieusement aggravé pendant la nuit, il a été évacué à l’hôpital militaire d’Orléansville ensuite transporté en urgence vers la capitale. Je fus terriblement désolé pour Alexander, encore plus triste de savoir que personne n’écrira la légende de Harchaoui Maamar, dit Bou Ar’Aara, un martyre que l’histoire ne reconnaîtra hélas jamais.

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Kader

1 appréciations
Hors-ligne
Profondément affecté par ce récit très bien rédigé, on dirait que je suis entrain de vivre en directe les événements de cette révolution pure et dure, pour la première fois, j’entends parler de guitoune dans la ville d’Orléansville, peut être j’étais enfant à l’époque, mais j’ai assisté à quelques attentas en plein centre de la ville d’ El Asnam, ce texte éveille mon émotion, situe mon origine, évoque mon appartenance, dessine le portrait de mon identité, fertile mon imagination et actionne mes connexions neuronales pour comprendre et répondre. Je vois cette plume se métamorphoser en histoire pour prendre charge et en mémoire le martyr Mâamar Bou Ar’Aara, pour punir l’oubli, réhabiliter et glorifier ce sang déversé au nom de la liberté. Bravo Abdelkader.
la médiocrité demeure à l'éternité amputée de toute incandescence neuronale.

Votre passage m'honore et vos appréciations m'enchantent beaucoup...L'écrit fait partie d'un livre dont lequel la prose fictive se marie à une poésie légère et relâchée pour décrire des faits réels... "Le seul héritage que Bou Ar’Aara, ce personnage mythique, a laissé au peuple est un dicton légendaire que les gens de la région de la Dahra et de l’Ouarsenis se répètent toujours et toujours entre eux. « Tu te prends pour Bou Ar’Aara ??? », se disent ils avec courtoisie pour désigner quelqu’un qui se prend pour un bras de fer et qui voudrait instaurer sa propre loi parmi l’ensemble de la communauté...
Merci et aid moubarak..."


[b][/b]Bonjour cher ami ! Je suis vraiment heureux de constater que tu mets tout ton amour à finaliser l'idée d'un récit épique sur Bouar'âra. J'en ai lu quelques passages et je peux dire que c'est un chef-d'oeuvre qui aura sa place dans toutes les bibliothèques. Merci pour avoir sorti cette figure légendaire de l'oubli et qu'il faut obligatoirement ajouter à notre interminable liste de chouhadas qui ont permis à ce peuple de relever la tête et pouvoir respirer et humer avec volupté les senteurs de la liberté. Bon courage !

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