CULTURE A CHLEF - EL ASNAM -

CULTURE A CHLEF - EL ASNAM -

Les bannis...Les anarchiste de la Dahra... Extrait...
Kader

Acte 1 : La gare

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-« Orléansville, tout le monde descend !!! », hurla le chef de gare dès que le train s’immobilisa totalement au niveau du quai, après les sifflements stridents de la locomotive qui dégageait de partout ses bouffées de vapeur sous le bruit assourdissant des roues au frein, frottant cette masse métallique le long de la voie ferrée. La terre tremblait sous nos pieds à cause du poids de l’engin et du vacarme des moteurs qui tiraient plusieurs wagons. La machine semblait essoufflée et épuisée après un trajet d’une demi journée depuis Alger, traversant La Mitidja, le massif rocheux du Zakkar et la plaine du Cheliff, pour s’arrêter dans cette gare implantée récemment au milieu d’un bois de pins et d’une plantation d’oliviers à l’est de la ville.

-« Orléansville le monde descend
Dans cette gare au quai récent,
Sous le tonnerre d’une grosse ferraille
Derrière les pierres de la muraille. »

-« Orléansville le train s’arrête
Avec le bruit d’une bonne tempête,
Pendant ce jour de pluie bergère
Que porte le vent depuis la mer. »

La gare était toujours en chantier malgré l’inauguration prématurée de la ligne ferroviaire reliant Alger à Oran, de grandes œuvres s’effectuaient à coté des baraquements en bois qui servaient de salle d’attente, de guichet et même de buffet. Ce réseau de chemin de fer avait une importance capitale pour les français, une toile d’araignée qui permettait de couvrir et de contrôler les villes et les provinces de l’Algérie, ainsi que les autres pays du Maghreb. Ce moyen de transport massif facilitait l’urbanisation de la région encore vierge, et le déplacement rapide des personnes et des marchandises afin d’exploiter laborieusement les richesses du pays. Les usagers des trains se plaignaient toujours de la lenteur du trafic, mais la compagnie PLM avait promis un meilleur service avec et des machines modernes et plus efficaces, ainsi que des voitures de toutes classes pour que les prix soient à la portée d’une large clientèle.
Je scrutais de loin les voyageurs qui descendaient des voitures cherchant un jeune français qui devait arriver à Orléansville avec sa famille. Le maire de Ténès m’avait chargé de l’accueillir et de l’accompagner jusqu’à sa nouvelle maison située près de Pointe rouge. Il m’avait informé que le monsieur venait avec sa femme et ses deux fillettes, je dus réserver des places dans la diligence qui partait pour Ténès avant de pointer un bon moment à la gare jusqu’à l’arrivée du train. La majorité des passagers étaient des militaires en petits groupes portant des uniformes propres et des képis différents selon leurs grades et leurs fonctions. J’épiais scrupuleusement les quelques civiles pour repérer ce nouveau débarqué, j’aperçus enfin un couple avec un porteur de bagages arabe qui les précédait avec deux grosses males en mains à la fin de cette petite foule qui se dirigeait vers la sortie. Mais il n y avait pas de fillettes avec eux, chose qui fit mes doutes que ça soit la bonne personne, jusqu’à ce que le bagagiste m’ait avisé que ce couple de roumis demandait après mes services. Je me dirigeais alors à la rencontre du couple avec un sourire bienséant avant de les interpeller avec un salut respectueux.
-« Bonjour », dis je dés que je fus à la limite du monsieur.
-« Bonjour » répondit il avec sourire aussi, « Vous êtes bien le traducteur qui doit nous ramener à Ténès ? », reprit il, sachant qu’il n’attendait que moi pour le recevoir dans cette ville qu’il voyait pour la première fois.
-« Oui c’est bien moi », répondis je en me présentant à ce monsieur d’une trentaine d’années, beau et bien élégant. « Je m’appelle Ahmed, je suis traducteur et également poète, soyez les bienvenus à Orléansville ».
-« Ah, tu as entendu Marie, un poète pour nous accompagner jusqu’à la mer, c’est une belle chance, n’est ce pas !», dit le monsieur avec un rire franc en sortant de la petite porte qui donnait sur la salle d’attente de la gare.
-« Je suis Paul Regnier, je suis ingénieur en industrie, je suis chercheur en histoire aussi. Voici ma compagne Marie Reclus », ajouta-t-il en m’indiquant la jeune fille, éblouissante telle une lumière de lune dans une robe à fleurs serrée à la taille, mais élargie en cloche qui lui tombait jusqu’aux bottines.
-« Bonjour », dit Marie avec une voix douce et enchanteresse. Je remarquai ses yeux bleus comme la mer qui fait rêver, ses cheveux à grosses boucles ondulées étaient coiffés d’un chapeau penché asymétriquement sur sa tête avec une fleur dessus en guise d’ornement.
-« J’espère que le pays vous plaira, je suis entièrement à votre disposition, n’hésitez surtout pas à me demander si vous avez besoin d’un service », ajoutai je au couple, alors que Paul se chargeait de donner quelques sous au porteur qui attendait à l’extérieur de la gare. Marie prit place dans un banc en bois à coté des bagages, sûrement fatiguée par le long trajet et le bruit incessant du train pendant tout ce temps. Nous devions attendre la diligence de service qui faisait la navette entre la gare et la messagerie à l’autre bout de la ville, c’est de là qu’il nous fallait prendre une autre diligence, plus grande et plus confortable, tirée par quatre chevaux pour nous conduire jusqu’à la petite ville de Ténès, à quelques heures de route au nord d’Orléansville.

-« Orléansville le charme nu
Qui vous souhaite la bienvenue,
Et la Dahra à bras ouverts
Accueille l’été comme l’hivers. »

-« Orléansville la grande vallée
Et la rivière qui passe couler
De l’eau pour que le champ féconde
Le blé qui peut nourrir le monde. »

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Kader

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Nous dûmes attendre un peu de temps la diligence en observant les ouvriers qui trimaient telles des fourmis dans ce grand chantier. Les uns creusaient de longs tranchés dans le sol, d’autres se chargeaient de transporter la terre dans des sellettes à dos d’ânes, et bien d’autres activaient rigoureusement entre un tas de barres de fer, des rangées de pierres taillées et un amas de planches et de madriers. Ces travailleurs, des arabes en majorité, obéissaient aux ordres d’un contremaître européen coléreux qui avait la main partout.
-« Fissaa !!! », criait le chef de temps à autre, avant de terminer avec des murmures qui ressemblaient à des injures que nous n’entendions pas de loin.
-« Il veut dire aux ouvriers d’aller plus vite », expliquai je à Paul quand il me jeta un regard curieux, après le cri du chef qui causa des remous parmi les ouvriers engloutis dans la construction de la gare.
-« Ben oui, il faut que les ouvriers soient correctes dans leurs tâches, cette gare jouera un rôle essentiel dans l’épanouissement de la région », relança-t-il sèchement, ignorant ces indigènes qui bossaient jusqu’à la peine, exploités comme des esclaves pour de misérables « sourdis ».
-« Orléansville est promise pour être une grande et belle ville à l’avenir, les français se réjouissent d’être les premiers à concevoir cette cité 14 siècles après les romains », ajouta Paul dans sa lancée lyrique, daignant toujours d’oublier le peuple des autochtones injustement méprisés.
-« Beaucoup de civilisations se sont succédées dans le pays, elles avaient chacune contribué à l’évolution de la terre et de l’esprit des habitants », dis je pour accompagner Paul dans un discours qui s’affichait contradictoire et obstinément fermé.
-« Les autres civilisations étaient des envahisseurs ingrats qui cherchaient l’expansion et l’exploitation des biens du pays seulement, les français sont des conquérants qui apportent du civisme à ces terres jadis sans état », rétorqua le français avec arrogance et grande fierté. Il cita l’exemple des romains et des vandales qui envahirent sauvagement les villes et les richesses laissées par les phéniciens, juste pour assouvir les caprices fantasmagoriques des gouverneurs de Rome. Les arabes et les musulmans sont passés par là car c’est un passage obligé pour se rendre en Andalousie. Les derniers Ottomans étaient des occupants brutes et violents qui opprimaient les populations pour pirater leurs moissons agricoles. Il affirma que les français étaient les seuls conquérants honnêtes, sincères pour s’investir entièrement dans ces régions désolées et difficiles à œuvrer, et cette mentalité tribale d’un temps primaire qu’il fallait changer et moderniser.
-« Est-ce que vous avez fait un bon voyage ?», questionnai je pour changer de parole et sortir de ce discours conflictuel.
-« Oui, ce fut un long mais un bon voyage, ce projet de rails est d’une envergure extraordinaire. Marie a beaucoup aimé les paysages et les vastes espaces libres. Pour ma part, j’ai été ébloui par les grands travaux effectués dans les villes, et par les étendues de terres soigneusement cultivées », répondit il, toujours dans sa bonne élocution entre deux rires francs.
-« Nous refusons que ces récoltes soient injustement détournées vers un autre continent. », dit Paul soudainement avec un accent grave et strict pour cette fois.
-« Il est inadmissible pour nous de voir les efforts de nos parents pionniers exploités par des militaires et des politiciens enfouis dans leurs bureaux de confort parisien. Nous n’acceptons pas leur république chauvine et leur démocratie hypocrite », ajouta-t-il dans un ton haineux qui fit mon intrigue et mon grand étonnement, c’était la première fois que j’entendis un roumi insulter la république.
Je ne compris pas bien l’attitude de ce roumi qui arrivait avec une opinion singulière rejetant les arabes, les militaires et même les politiciens de Paris. J’ai été par contre charmé par sa personne enthousiaste, beau parleur avec lequel le contact était aisé car il ne se sentait nullement dépaysé dans cette région qu’il commençait à découvrir. Sa grande taille dans son costume de velours à grosses cotes marron lui faisaient l’air d’un grand monsieur. Il portait un chapeau rond qu’il tenait presque tout le temps en main, laissant voir ses cheveux châtains, plus longs que ceux des militaires qui grouillaient dans la salle d’attente avec leurs têtes presque toutes rasées à raz.

-« Orléansville les vents se mêlent
Et croisent le feu à l’eau qui gèle,
De paix froissée en temps de guerre
En calme qui cache l’éclat sévère. »

-« Orléansville les dunes sommeillent
Sur une colline sous le soleil,
Bientôt pleuvra l’hiver ses cordes
Dès que l’année nouvelle aborde. »

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Kader
kader

Les bannis... extrait... acte 1 : La gare

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Bien que Paul m’ait paru un peu bavard, je sentis quelques vérités parmi ses mots exultés avec une sincérité qui cachait sûrement un grand mystère. Comme lui, je n’aimais pas non plus que les occupants européens exploitent sauvagement la terre en négligeant ses propriétaires légitimes, dégradés au rang d’esclaves dans leur propre pays, vivant dans la misère absolue, souffrant de grande famine, de graves maladies et de totale ignorance. Mais je n’osais pas exposer mon point de vue à ce monsieur qui provoqua un sujet aussi épineux dés notre première rencontre. En plus, je n’ai pas bien saisi le sens réel de ses positions, ni le clan auquel il appartenait avec ce « nous » qu’il répétait incessamment. Je pris patience et décidai de garder le silence en attendant qu’il éclaircisse sa situation. Malgré l’estime que j’ai eu pour Paul, je trouvai ses engagements trop hâtifs et irréfléchis par rapport à l’endroit et à l’occasion, mais il me semblait conscient et intelligent malgré ses idées étranges et son comportement évanescent. Je pensai alors que son séjour à la Dahra était sûrement pour un objectif sérieux, et que les paroles qu’il racontait n’étaient pas du tout un discours fortuit. Je devins curieux de savoir encore plus sur Paul, juste par ce que nous partagions ensemble le refus de voir la terre et ses habitants gérés de façon affreuse et inéquitable.

-« Orléansville la terre ferme
Où des bâtisses abondent et germent,
Avec la mer à vol d’oiseaux
Derrière les monts et les roseaux. »

-« Orléansville l’histoire revient
Et dans les cœurs elle plante des liens,
Il poussera aux pierres ruinées
Le fruit des rêves enracinés. »

Paul était un homme courtois avec de bonnes manières qui lui permirent vite de se faire des amis parmi les soldats et les quelques passagers venus par le même train. Il fit le tour des groupes des voyageurs entassés dans cette petite salle d’attente à cause de la pluie qui arrosait finement la terre, séchée et endurcie par les grandes chaleurs de l’été qui venait de passer. C’était un jour maussade, doux malgré la pluie, avec des éclaircies brèves quand le ciel dévoilait le soleil brillant entre les gros nuages pris dans les vents d’automne. Il revint ensuite vers Marie, lui fit des éloges sournois avant de l’inviter à une boisson au buffet.
-« Merci chéri, vas y, j’ai bien mangé dans le train », dit-elle avec son sourire accablant.
-« Alors c’est toi qui vas m’accompagner Amed », me dit-il en faisant le pas devant moi.
Le buffet était une construction en bois située juste à coté de la salle d’attente, il y avait quelques petites tables entourées de chaises, et un comptoir qui séparait les clients de l’employer.
-« Bonjour », dit Paul en pénétrant au buffet, « ça sent le bon café chez vous, j’en prendrait bien une tasse chaude », ajouta-t-il en s’adressant à l’employer, un jeune européen faisant sûrement partie des soldats qui préféraient rester en Algérie après la fin de leur service militaire.
-« Du café pour moi aussi », dis-je lorsque Paul s’adressa à moi.
-« A votre service messieurs », dit le jeune homme en se retournant vers ses outils. Il revint quelques minutes après, muni d’un plat argenté avec nos tasses de café dessus.
-« Merci monsieur », dit Paul à cet homme qui nous servit avec tact et respect.
-« Ne me remerciez pas monsieur Regner, les clients comme vous sont très rares à Orléansville », répondit l’employer à Paul, ce dernier fut surpris d’entendre son nom dans cette contrée qu’il n’avait jamais connue.
-« Est-ce que vous me connaissez ? Je ne crois pas que j’ai déjà eu l’occasion de vous rencontrer ? » Questionna Paul après un cours moment de réflexion, ôtant son chapeau qu’il posa sur la table, à coté de la tasse qui fumait un parfum savoureux.
-« J’ai vu vos photos dans les journaux, vous étiez à la une il y a quelques mois », répondit l’employer à son interlocuteur stupéfait.
-« Ah oui, j’y ai pensé aussi, je ne savait pas que la république allait me suivre jusque là », répliqua Paul avec son rire franc, remplissant avec des échos gais l’espace du buffet vide de clients.
-« Ne vous étonnez pas monsieur Regner, vous êtes bien connu dans la région, beaucoup de fermiers sont des sympathisants de votre mouvement », annonça le jeune homme en exprimant l’honneur de recevoir une personnalité chez lui.
-« Notre mouvement est droit, nous sommes tous libres, mais nous ne sommes pas tous égaux, c’est le travail et le génie de nos œuvres qui font nos différences », dit Paul à ce monsieur qui semblait heureux, charmé par le discours de ce roumi qui provoquait de plus en plus mon intrigue et ma curiosité.
Après une courte discussion entre les deux hommes, je compris qu’ils avaient des idées en commun, et qu’il s’agissait d’un mouvement politique qui prônait la liberté, une liberté qui différait d’un individu à l’autre selon ses facultés et son impact dans la société dans laquelle il évoluait.

-« Orléansville l’automne nettoie
La terre des feuilles ôtées du bois,
Laissant les oies faire d’autres nids
Avec labeur et grand génie. »

-« Orléansville la plaine qui dort
Sur un trésor rempli en or,
Enfoui aux cœurs des fronts muets
Dont les bras peinent à la suée. »

-« Gardez la monnaie », dit Paul après avoir honoré le dû des consommations avec un gros billet de banque. Je devinai cependant que cet homme complaisant devait être assez riche pour débourser une grosse somme d’argent pour un café dans le buffet d’une gare de train.
-« Vive L’anarchie », cria l’employer à haute voix pour remercier Paul pour sa générosité, et pour exprimer son adhésion à ses opinions qui s’opposaient au régime totalitaire imposé par les politiciens au pouvoir depuis Paris.
-« Oui, vive l’anarchie », répéta Paul avec ardeur dans le même ton élevé.
Je gardais toujours le silence en écoutant les deux hommes s’échanger les ovations et les congratulations, ému de découvrir que Paul, ce gentleman charmant et si raffiné, puisse être un membre de ce parti d’anarchistes redouté par les administrateurs et les militaires de Ténès. Je les ai souvent entendu parler de cette « secte » violente qui terrorisait les gens dans l’autre continent.
-« C’était donc cela l’objet des paroles du roumi, avec ce « nous » qu’il accentuait entre ses mots virulents et ses rires librement francs », pensai-je secrètement, reposé après avoir élucidé l’énigme de ce français qui arrivait en insultant les dirigeants de sa propre patrie...

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